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Début 2018 explosait le scandale Veviba. Depuis, plusieurs coopératives ont vu le jour au sein de la filière viande. Un modèle qui permet aux éleveurs de reprendre la main sur leur métier et de se rapprocher du consommateur grâce à un produit qualitatif et maîtrisé.

En mars 2018, la société Veviba, à Bastogne, se voyait retirer son agrément à la suite d'une perquisition sur son site regroupant un abattoir, un atelier de découpe et un surgélateur industriel. Falsifications des renseignements sur la date de congélation de la viande, non-conformité des produits... : les inquiétudes sur la sécurité sanitaire mettent alors au jour les failles d’un secteur laissé aux mains de quelques grands acteurs et traversé par les conflits d’intérêts.  “Depuis longtemps, les producteurs avaient envie de redonner du sens à leur boulot, de retrouver de l’autonomie en dehors du cahier des charges extrêmement détaillé qu’ils reçoivent et qui prévoit jusqu’aux endroits où ils doivent s’approvisionner pour nourrir leurs bêtes... c’est-à-dire auprès des filiales de l’acheteur ! , explique Benoît Dave, coordinateurde la coopérative namuroise Paysans-Artisans. Veviba a été le déclencheur pour les pousser à s’organiser autrement.”

 

En Belgique, le secteur de la viande représente pas moins de six milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel. La Flandre règne sur le porc et les volailles : 90% de la production se fait sur son territoire. Pour l’élevage bovin, Flandre et Wallonie se partagent la production à égalité. Quant à la commercialisation, la viande est aujourd’hui essentiellement, comme les autres denrées alimentaires, aux mains de la grande distribution. “82 % de l’alimentation est aujourd’hui vendue par cinq enseignes”, rappelle Benoît Dave. Dans une telle configuration, impossible pour les petits producteurs de négocier leurs prix, encore moins de contrôler les conditions d’abatage. Le scandale Veviba est d’autant plus difficile à encaisser pour ces éleveurs familiaux qu’ils sont les premiers à pâtir de ce système. “Les agriculteurs se sont une fois encore sentis mal aimés. C’est ahurissant que ce métier soit l’un des plus vilipendés alors que c’est aussi l’un des plus mal payés. Ce n’est pas normal. C’est un beau métier”, poursuit Benoît Dave.

 “82 % de l’alimentation est aujourd’hui vendue par cinq enseignes”

 

 

Un modèle pour temps de crise

Veviba, occasion d’une prise de conscience ? Oui, à condition de ne pas attendre que les solutions viennent de l’extérieur mais de monter soi-même au créneau. “Très vite, certains éleveurs ont compris que le marché de la viande, aux mains de quelques grands groupes et familles, n’allait pas changer de lui-même. Mais il ne fallait plus le laisser décider ni de leurs rémunérations ni des conditions de production, explique Bernard Mayne du Collège des producteurs. Il fallait s’organiser entre soi pour reprendre son destin en main.La coopérative apparaît alors comme un modèle approprié.“En devenant propriétaires en même temps qu’utilisateurs, les coopérateurs renouent avec une forme de transparence essentielle après ce type de scandale”, analyse Frédéric Dufays, du KCO  (The Centre of Expertise for Cooperative Entrepreneurship) de la KULeuven. En associant les éleveurs entre eux mais parfois aussi d’autres parties prenantes (consommateurs, transformateurs, commerçants...), les coopératives s’inscrivent dans un fonctionnement démocratique et participatif où la voix de chaque coopérateur compte, quel soit le nombre de parts qu’il possède. Autre garde-fou : la limitation des dividendes à 6%, qui garantit que la plus-value sociale – conditions de vie des éleveurs, santé du consommateur, bien-être animal, respect de l’environnement –  l’emporte toujours sur l’appât du gain.

“On constate que le modèle coopératif, qui a plus de 200 ans, a tendance à revivre dans les moments de crise, qu’il s’agisse de crise sociale, sanitaire, économique, raconte Frédéric Dufays. Les premiers modèles coopératifs sont d’ailleurs nés dans le secteur agricole. Depuis une vingtaine d’années, une nouvelle vague de coopératives a émergé  dans le secteur des soins de santé ou de l’inclusion socioprofessionnelles mais, plus récemment, on voit qu’il se développe à nouveau dans le secteur agro-alimentaire.” Si la Wallonie a d’abord vu émerger des coopératives dans la bière, le fromage ou le maraîchage, c’est donc désormais à la filière viande de faire sa petite révolution. En direct de mon élevage, Les Saveurs d’Ardenne, Cornü, Sainbiooz, Cofarme... : autant de nouvelles coopératives nées entre 2018 et 2019 et venues rejoindre les acteurs historiques tels que Coprosain, actif dans la distribution et commercialisation de viandes et charcuteries depuis 1976.

À trois, quatre ou cinq éleveurs, on se rassemble pour être plus forts. Moins seuls aussi. “Le modèle coopératif permet de voir du monde, de s’échanger des tuyaux, commente Benoît Dave. C’est important quand on travaille soixante heures par semaine. Ce sont des métiers difficiles mais aussi des nouveaux métiers puisque cela fait trois générations qu’on ne travaille presque plus comme ça, en petite production.En s’organisant en coopératives, les éleveurs reprennent surtout la main sur la chaîne de production, en supprimant les intermédiaires et en dialoguant à armes égales avec les autres acteurs.“Quand vous vous mettez à plusieurs, les abattoirs ou les ateliers de découpe deviennent des prestataires de service. Vous pouvez imposer des conditions puisque vous arrivez avec un certain volume, tandis que quand vous allez seul à l’abattoir avec votre bête, vous n’êtes même pas certain de récupérer la bonne carcasse”, illustre Bernard Mayne.

Un modèle d’avenir  

La coopérative est parfois tout simplement une question de survie. Sans la création en 2018 du Petit abattoir coopératif, qui devrait démarrer ses activités en avril 2020, plusieurs petits éleveurs de la région namuroise auraient été contraints de mettre la clef sous la porte. “En Wallonie, il n’y a plus que deux abattoirs de volailles : un à Ath et à Bertrix. C’est un cercle vicieux : moins vous avez de petits éleveurs, moins vous avez de petits abattoirs... Quand l’abattoir d’Andenne a fermé, les petits éleveurs se sont tout simplement dit : “On arrête !” Quand vous devez faire 150 kilomètres pour aller porter 100 volailles et refaire 150 kilomètres le lendemain pour aller les rechercher, cela n’a tout simplement pas de sens”, raconte Benoît Dave.Avec l’aide de Paysans-Artisans, ces éleveurs ont finalement décidé de créer leur propre outil partagé. “On pourra y prendre en charge 300 bêtes par jour... contre les 30 000 que prennent en charge les gros abattoirs de volaille en Flandre. C’est tout à fait un autre modèle, qui travaillera avec des petits éleveurs dans un rayon de 30 à 40 kilomètres, dans des conditions décidées par les coopérateurs.”

 

 

Le modèle coopératif  est-il appelé à prendre de plus en plus d’ampleur dans la filière viande ?

“En tout cas, je pense qu’il y a encore de la place pour de nouvelles coopératives car les viandes produites dans des conditions plus transparentes, avec moins d’intermédiaires, intéressent différents acteurs, estime Bernard Mayne. L’important est que les producteurs puissent se regrouper autour d’attentes et de spécificités communes.” La coopérative Sainbiooz, première à produire de la viande bovine bio belge, propose ainsi un conditionnement en barquettes et commercialise ses produits en supermarchés. D’autres coopératives, comme Cornü, privilégient la vente directe grâce à des colis et le secteur Horeca. “C’est un choix, poursuit Bernard Mayne. La grande distribution aura certainement tendance à imposer davantage de contraintes mais en même temps, si on est une coopérative assez importante, avec de gros volumes de production, cela a une logique. Si on est une plus petite coopérative, on pourra par exemple travailler en direct avec les boucheries, des commerces aujourd’hui en difficulté, mais qui pourraient relever la tête en proposant davantage de morceaux nobles, des viandes très qualitatives pour se distinguer de la grande distribution.”

L’estime du métier

À l’heure où la consommation de viande tend à diminuer – celle de bœuf avait déjà baissé de 25 % au cours des cinq années précédant le scandale Veviba –, le consommateur est aussi prêt, parallèlement, à payer plus cher un produit durable et équitable. Moins de viande mais de meilleure qualité : cette philosophie s’inscrit dans la vague “flexitarienne”, qui consiste à réduire sa consommation de viande sans pour autant devenir végétarien. “Même la question du bien-être animal me semble pouvoir être une opportunité pour ceux qui veulent faire de la qualité différenciée dans la filière viande, commente Benoît Dave. Quand on fait un poulet en 82 jours plutôt qu’en 40 et qu’il est élevé à l’air libre plutôt que dans un hangar, bien sûr, ça coûte deux fois le prix mais pour celui qui cherche à respecter les bêtes, cela a du sens.”

 

"Le modèle coopératif  est un outil au service de la durabilité”

 

Sensibilisés à ces enjeux et en phase avec les exigences actuelles des consommateurs, les jeunes éleveurs refusent d’être sacrifiés par un  système qui impose ses conditions au détriment de l’humain et de la nature.

“Aujourd’hui, les principes coopératifs incluent l’attention à la communauté, ce qui fait aussi du modèle coopératif un outil au service de la durabilité”, analyse Frédéric Dufays.

La coopérative apparaît ainsi comme le lieu où il devient à nouveau possible de gagner dignement sa vie sans renoncer à ses valeurs.“Le modèle coopératif est essentiel pour retrouver la confiance du consommateur et, par ce biais, l’estime de son métier”, ajoute encore Benoît Dave.

En soignant leur image, en mettant des visages sur la profession, en ouvrant les portes de leurs fermes, les éleveurs regroupés en coopératives gagnent aussi en capital sympathique. Et se construisent une nouvelle identité, bien loin de celle imposée par l’agriculture industrielle et ses dérives en tout genre.